mardi 10 janvier 2017

AMOUR

« Si tu m'aimes, que me donnes-tu ? »
Il lui donne son cheval rapide.

« Si tu m'aimes, que me donnes-tu ? »
Il lui donne sa maison ;

Puis, il donne toutes ses richesses, et toujours, elle n'aime pas.
Alors, il prend sa hache, de la main droite, avance le bras ; 
sa main gauche, il se la coupe au poignet ; il la met à part et la lui donne.

Prends-moi, dit-il, 
dans les bras, 
maintenant que je ne puis même plus t'aimer sans ton aide.
Aussitôt, elle l'aime.
Mais, 
bientôt, 
vient le sang, le désespoir, et le fleuve qui les boit dans un seul remous.


Henri Michaux, Fables des Origines 


jeudi 5 janvier 2017

Troisième rêve de pièce
La pièce vide 3

Je suis immobile devant l'unique fenêtre, dans la pièce vide. Ce n'est plus tout à fait pareil car il y a un arbre derrière cette fenêtre, un seul arbre posé là au milieu de rien. Ce n'est même pas tout à fait un arbre car d'abord, je ne remarque qu'un tronc, un large tronc sans branche pour l'orner. Un large tronc qui aurait également pu être un poteau si, alors que je me suis concentré quelques instants pour mieux le voir, il n'y avait pas eu cette branche, aussi fine qu'un long fil de couleur sombre. Mais il y a bien cette branche et, devant moi, à une dizaine de mètres de la fenêtre, il y a bien un presqu'arbre qui se dresse. Si je pouvais me concentrer davantage, je distinguerais chaque nervure sur le tronc, chaque chemin dessiné, chaque aspérité tapissée de mousse, chaque embryon de branche, chaque imperfection et chaque perfection qui font ce qu'est ce presqu'arbre. Mais cette chose qui me gratte au niveau du cou détourne bientôt mon attention, je baisse les yeux pensant pouvoir constater, oubliant que personne ne peut voir son propre cou sans aide extérieur. La fenêtre ne me reflète rien d'autre que l'image de ce tronc et de la branche au bout de laquelle semble prendre un autre fil que je n'avais pas remarqué ou qui est apparu pendant que je cherchais à constater mon cou. Ce n'est même pas tout à fait un fil mais peut-être bien une corde. Ce n'est même plus toute à fait une simple gène mais une douleur qui s'enroule, c'est comme s'il y avait des mains, comme si je n'allais bientôt plus pouvoir respirer, comme si ces mains étaient les miennes que je sens pourtant à leur place habituelle, collées le long de mon corps, c'est comme s'il y avait un boa mais il n'y a que moi dans cette pièce vide, devant l'unique fenêtre, face au presqu'arbre. Au bout de la corde accrochée à la branche, un nœud. Et la douleur m'étouffe avant que je ne remarque que mes pieds ne touchent plus le sol. Je lance mes bras au-dessus de ma tête et ne trouve rien, je brasse l'air un instant, mes muscles s'engourdissent, et tout retombe mollement. Mes cervicales cèdent quand je lève les yeux et vois au bout de la corde, prisonnier du nœud, cette tête qui est la mienne.



mardi 3 janvier 2017

Nombreuses 
sont 
les ombres des disparus
 qui 
s'emploient uniquement à lécher les flots du fleuve des morts,
parce qu'il vient de chez nous 
et
qu'il a encore
 le goût salé de nos 
mers. 

Franz Kafka, Les Aphorismes de Zürau


jeudi 15 décembre 2016

LUI

Y avait cet américain qui est venu me trouver pas loin de là, c'était dans la rue, mes jambes marchaient sauf que je ne parle pas l'américain, sauf que je n'aime pas trop parler, sauf que j'étais en train de faire marcher mes jambes, et il m'a donné ça. Alors j'ai arrêté ce cycliste qui passait en cyclant à côté, alors je lui ai expliqué et pour l'américain et pour ça, alors ils ont commencé à parler, en américain, et ils se comprenaient. Il se trouve que ça, c'est le bonheur. Le cycliste a dit que c'est leur truc aux américains, c'est qu'ils le cherchent, c'est qu'ils le poursuivent et une fois qu'ils l'ont, ils ne savent pas quoi en faire. J'ai remercié le cycliste qui a remercié l'américain, j'ai fait remarcher mes jambes avec mon bonheur au creux de la main. S'agissait pas de le faire tomber, s'agissait pas de le perdre. S'agissait pas de l'égarer, s'agissait de le protéger, s'agissait de le garder en lieu sûr. J'ai fait courir mes jambes pour rentrer chez moi. Mais chez moi, c'est nulle part. Alors je suis allé dans un terrain vague, s'agissait de le faire disparaître. J'ai voulu creuser mais la terre ne s'y prêtait pas. J'ai mis le bonheur dans ma bouche pour l'avaler, pour qu'il reste en moi. Impossible. Il jaillissait, s'expulsait, retombait dans ma main. Je l'ai fourré dans ma poche mais il l'a percée. J'ai eu peur.
J'ai cherché à le lancer, l'écraser, l'anéantir. Il demeurait là, blotti contre ma main.
J'ai voulu me tuer, m'écraser, m'anéantir. Il m'en empêchait.
J'ai repensé à mes jambes, au cycliste, à l'américain.
Je me suis dit que le bonheur ne se jetait, s'agissait de le transmettre.

Je me suis dit qu'il ferait peut-être l'affaire pour ce pain aux raisins. 

lundi 28 novembre 2016

C'est une ville ici ou ailleurs. C'est une ville dans laquelle il y a des gens qui croisent d'autres gens qui s'entassent dans des endroits remplis de gens, des endroits plein de gens immobiles ou de gens en mouvement, des gens qui attendent, des gens qui ne font rien, d'autres gens qui font trop de choses, des gens qui boivent avec des gens servis par des gens payés pour servir ces gens et les autres gens aussi, des gens qui passent devant ces terrasses et je suis l'un de ces gens qui marchent au milieu des gens, derrière des gens, devant des gens et j'ai un visage aussi comme tous les autres gens mais personne n'y fait attention.
Ici comme ailleurs.

Tous les gens s'en foutent de ce à quoi peut ressembler mon visage. 

vendredi 11 novembre 2016

Il s'arrêta devant le spectacle
De la mort du jour.
Entre deux immeubles haussmanniens
Le soleil éventrait le ciel
L'orange se répendait comme le jaune
De l'oeuf troué
Et le rose, le rouge, le violet
S'entremêlaient
Dans cette toile
Qu'aucune main n'aurait pu peindre.

Une beauté indicible.

Il tâta la poche de sa veste
Son téléphone n'y était pas
Alors
Il baissa la tête
Le ciel n'ayant plus d'importance
Et reprit son chemin.

lundi 7 novembre 2016

Ce matin, j'ai pris le train
En direction d'un énième
Nulle part
Vides ma tête et le wagon
Dans lequel je larvais
Vide le wagon
à l'exception
D'un homme assis en face de moi
Un homme que je n'avais pas vu
Un homme que je n'avais pas voulu voir
Parce qu'il etait
Le reflet
De ma solitude

Un homme que je n'avais pas vu
Que je n'avais pas voulu voir
Parce que c'était
Moi
Cet homme.