jeudi 3 novembre 2016


NOSMURS


« Tu étais assise dans le canapé avec tes yeux de rupture, les miens ne savaient pas trop, je voulais te faire croire que je ne m'y attendais pas, je t'ai regardée pour compatir mais y avait le mur derrière le mur noir comme les autres murs, les murs tachés humides, tes yeux humides aussi je ne voulais pas que ça se passe comme ça parce que le mur derrière on aurait déjà dû le repeindre et puis l'appartement on aurait dû le quitter avant on aurait dû se quitter avant toi et moi,
toi et moi, ça ne donnait plus rien et moi,
moi j'étais ailleurs tout le temps, les murs avaient été blancs avant qu'on se mette ensemble
tout de suite tu avais emménagé tu t'étais approprié le lieu, tu te l'étais accaparé et puis moi,
moi avec, moi je croyais que j'étais heureux je croyais que ça n'avait pas d'importance que les murs noircissent qu'on les salissent
de nos respirations
de nos transpirations
de notre activité entre ces murs qui ne signifiaient rien
on disait notre chez nous c'était nulle part c'était une chambre de bonne insalubre que j'étais le seul à payer, toi
toi t'avais autre chose à faire de ton argent toi tu disais qu'on avait fait un deal,
notre passion m'aveuglait jusqu'à en oublier les murs pourris par nos engueulades,
enfin tes engueulades tes insultes quand je me taisais moi je parle tout le temps pour combler le silence pour ne rien dire pour parler quoi sauf quand il faut justifier tout justifier
j'en oubliais ton sourire innocent j'en oubliais tes mains sur mon corps
tu te torturais pour me montrer le mal tout le mal que je te faisais en ne faisant rien
j'étais comme ces murs qu'on avait dégradés,
il pleuvait toujours plus à l'intérieur qu'au dehors
dehors c'était autre chose
dehors y avait pas de mur
dehors y avait pas toi
et tes yeux de rupture
tes yeux qui me voyaient monstre tes grands yeux noirs de haine et d'amour en fuite
tes yeux qui me faisaient mal tout le mal que je te faisais et plus encore
tes yeux du déjà trop tard pourtant
dehors c'était pas tout à fait une nuit y avait c'est vrai les rectangles orangés lumineux de l'autre côté de la rue avec les gens dedans fatigués et lents les réverbères en bas qui n'éclairaient pas grand chose l'épicier et puis ses fruits qu'il fallait ranger mais
dehors c'était pas tout à fait une nuit
c'était pas tout à fait trop tard
j'ai pensé que la nuit allait blanchir les murs réparer apaiser tes yeux de rupture
j'ai passé toute la nuit à penser à ça à ce qu'elle allait pouvoir faire à ma place, la nuit
j'ai passé toute la nuit dans le lit du haut seul à me croire déjà libéré et seul alors que tu étais en-bas et puis que tu ne savais pas que la rupture
allait quitter tes yeux
pour repeindre nos murs...

mercredi 2 novembre 2016

Charles
de Gaulle
Étoile
Rer A
Ils ne m'évoquent pas grand chose
Ces murs gris de marbre
Ces sièges durs durs durs
Ces criardes affiches publicitaires
Ces gens qui attendent
De se faire
Avaler puis
Recracher
Ailleurs
Ces caméras tendues, dressées comme
Des queues
Ils ne m'évoquent rien de plus
Qu'une nuit où ce micro-monde tournait
Autour de moi
Et
Où,
j'ai vomi dans un coin, à l'abri des
Queues.

dimanche 30 octobre 2016

Parfois, je me surprends en train de penser que je suis en train de le faire. 
Mais de faire quoi ? 
De me surprendre ? 
De penser ?
De me surprendre en train de penser ?
De me surprendre en train de penser que je suis en train de me surprendre ?
De me surprendre en train de penser que je suis en train de me surprendre en train de me surprendre en train de penser que... 

Souvent, ensuite, je prends une aspirine. 


Paul Steinberg.

mardi 18 octobre 2016



.Virgule et chute.



Elle tomba enceinte dans les escaliers. 

Elle tomba, enceinte, dans les escaliers. 

D'où l'importance de la virgule pour maîtriser sa chute.

mercredi 12 octobre 2016

LA PEUR,

la peur de tout, de moi, de ma mère, de mon père, des mains de mon père, des mains de mon père qui frappent les murs, qui frappent la terre, qui frappent ma mère qui a peur des mains de mon père qui a peur de ses mains qui frappent parce qu'il a peur, la peur de ses mains, la peur de mes mains, de mes mains qui ont peur de faire, de frapper, de caresser, d'empoigner, de toucher, la peur de la toucher, de la prendre contre moi comme mon père qui avait peur de ses mains qui avaient peur de toucher ma mère, de la toucher, de l'empoigner, de la caresser ma mère qui avait peur des mains de mon père, la peur d'être père parce qu'on s'est trop touchés, caressés, empoignés, la peur du fœtus dans le ventre de celle qui a peur d'être mère, qui a peur que je sois le père comme j'ai peur d'être un père comme mon père qui a peur de ne pas l'être vraiment,
vraiment,
vraiment peur de tout, du fœtus qui est mort, de celle qui ne sera pas mère mais triste d'avoir eu peur de l'avoir presque été, la peur de la mort, de la mort de ma mère qui est plus vieille que les autres mères, ma mère qui a peur de mourir parce qu'elle sait que j'ai peur aussi, de mon père qui aurait pu mourir, de son accident, du coma, de l'hôpital, la peur de mon père dans le couloir de l'hôpital, mon père qui ne ressemblait plus au père dont j'avais peur.

La peur, la peur de moi, la peur de tout.  

mercredi 5 octobre 2016

Instructions pour remettre au lendemain

Il faut avoir une chose très importante à faire. Pas n'importe laquelle, une chose urgente, une chose qui tiraille, qui rend coupable. Les impôts à payer, le rendez-vous de la dernière chance avec une maîtresse impatiente, la litière du chat à nettoyer. Faites de l'espace dans votre esprit pour cette chose, mettez de côté les autres, rangez les bien au fond, près du refoulé. Une fois que cette chose a trouvé sa place, s'est allongée en pacha sur le velours de votre conscience, commencez à vous trouver des occupations. Regardez une série sur votre ordinateur, allez boire un verre avec des connaissances, suivez le parcours du cafard perdu sur les carreaux de votre appartement, faites semblant de dormir. Bientôt, la lune aura remplacé le soleil.
Si la chose est toujours présente dans votre esprit, si vous ne l'avez toujours pas faite le lendemain matin, relisez le premier paragraphe.